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Comment construire un avenir professionnel pour les jeunes filles afghanes privées d’école officielle ?
Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, l’accès des femmes à l’éducation et à l’emploi en Afghanistan s’est considérablement restreint. Engagée dans le soutien à des classes informelles destinées aux adolescentes exclues du système scolaire officiel, l’association Nayestane livre les résultats d’une nouvelle étude inédite, commandée auprès d’un cabinet d’études indépendant, afin d’analyser les perspectives professionnelles qui s’offrent à ces jeunes femmes privées d’enseignement secondaire.
March 8, 2026
Rédigé par
Hélène Lecomte
"À ce jour, plus de 3000 filles suivent des cours dans des classes informelles en Afghanistan. La portée de cette étude est très concrète : elle nous permettra de créer de nouveaux programmes de formation pour nourrir des perspectives d’avenir réalistes aux jeunes femmes afghanes. »

Lancée en juillet 2025, l’« Étude sur l’emploi féminin en Afghanistan », menée par le cabinet indépendant Noma, a pour but de repérer les opportunités économiques qui restent ouvertes aux jeunes filles, de comprendre comment elles peuvent dépasser la simple survie, et de définir les meilleures façons de les accompagner dans leur éducation et leur autonomie.

Le « double choc » subi par les femmes afghanes

Depuis 2021, les femmes afghanes font face à une situation sans précédent. À l’effondrement économique du pays — marqué par une chute brutale du PIB — s’est ajouté un durcissement réglementaire massif. Plus de soixante-dix décrets limitent leur mobilité, leur accès à l’éducation, leur droit au travail, et leurs libertés fondamentales.

La conséquence est spectaculaire : la participation économique féminine, estimée à environ 22 % en 2019, serait tombée autour de 5 % en 2024. Travailler est devenu pour beaucoup une exception fragile, soumise à des interdictions, des compromis et des risques permanents.

Une économie féminine à plusieurs vitesses

L’étude montre que les parcours économiques des femmes afghanes se répartissent en trois niveaux.

Le premier niveau concerne la majorité, qui exerce des activités à domicile comme la cuisine, la couture ou l’artisanat. Ces activités demandent peu d’investissement mais génèrent des revenus faibles et irréguliers, suffisants pour la survie des familles, mais pas pour sortir durablement de la pauvreté.

Le deuxième niveau regroupe des petites entreprises féminines un peu plus organisées, dans l’agroalimentaire, le textile ou l’artisanat. Certaines réussissent à stabiliser leurs revenus et à travailler en collectif. Les outils numériques comme WhatsApp ou Facebook sont essentiels pour vendre et se faire connaître. Ces initiatives restent toutefois fragiles face aux contraintes économiques et réglementaires.

Le troisième niveau, beaucoup plus limité, concerne des femmes très qualifiées qui occupent des postes dans le secteur privé, les ONG, les médias ou le travail à distance dans le numérique et l’enseignement. Ces parcours offrent les revenus et le statut les plus élevés, mais nécessitent un solide bagage éducatif, la maîtrise de l’anglais, des compétences numériques avancées et des réseaux relationnels développés.

Des blocages structurels majeurs

L’étude souligne que l’accès à la formation pour les jeunes filles reste très limité en raison des interdictions et du manque de moyens : ordinateurs rares, connexion Internet insuffisante, et infrastructures pédagogiques sous tension. Par ailleurs, le marché du travail repose largement sur les réseaux personnels, excluant celles qui n’y ont pas accès.

Dans ce contexte, les compétences dites « non techniques » prennent une importance décisive : confiance en soi, capacité à négocier, compréhension des règles informelles, ainsi que maîtrise des outils numériques et des bases financières. Ces savoir-faire peuvent faire toute la différence pour accéder à des opportunités économiques.

Repenser l'éducation comme levier d'autonomie

Pour Nayestane, l’étude confirme que l’éducation ne se limite pas à l’enseignement académique : elle doit aussi permettre aux jeunes filles de devenir autonomes et de préparer leur avenir.

Les cours en présentiel restent essentiels, non seulement pour apprendre, mais aussi pour créer des liens, tisser des réseaux et bénéficier d’un soutien psychologique. Ces échanges sont particulièrement importants dans un contexte où l’isolement des femmes s’aggrave.

Des axes d'action déjà engagés

Suite à ces résultats, l’association annonce lancer plusieurs initiatives. Elle prévoit de créer un réseau d’anciennes élèves (alumni) pour celles qui termineront leur niveau 12 (équivalent de la Terminale en France) en 2026, de renforcer l’enseignement de l’anglais et de consolider son accompagnement psychosocial.

Parmi ses priorités figure également le développement d’un « passeport digital » pour donner aux jeunes filles des compétences numériques concrètes et utiles.

D’autres projets, comme des formations à la négociation, un accompagnement pour comprendre les nouvelles règles administratives afghanes, ou un meilleur accès aux équipements informatiques, nécessitent encore le soutien de partenaires et contributeurs extérieurs.

Construire l'avenir malgré les contraintes

Le rapport montre que les possibilités sont limitées, mais réelles. Savoir les repérer, les comprendre et s’y préparer permet de transformer l’éducation en un vrai outil d’émancipation. Pour Nayestane, l’objectif va au-delà de l’accès à un emploi immédiat : il s’agit de former une génération de femmes éduquées, capables de se faire une place dans un environnement difficile et de profiter des opportunités qui se présentent, même lorsqu’elles sont rares. Dans un contexte où de nombreuses portes restent fermées, chaque compétence acquise ouvre une nouvelle possibilité.

©Sandra Calligaro

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