Il faut bien sûr mesurer cet effondrement, l’objectiver et le Classement mondial remplit cette fonction. Mais une organisation de combat, de campagne comme RSF ne saurait se satisfaire de ces chiffres alarmants. Il n’y a pas, dans le domaine, de fatalité : j’en veux pour preuve les pays nordiques, durablement en tête du classement mondial de la liberté de la presse. Face à l’urgence, il convient de mettre en œuvre un New Deal pour la presse. J’emprunte le terme au président étasunien Franklin Roosevelt qui, en 1933, ne pouvait se contenter de dénoncer la Grande Dépression et se devait de répondre aux attentes de ses concitoyens. Il a agi selon trois axes simultanés : soulager l'urgence (relief), rétablir le fonctionnement (recovery), changer les règles du jeu (reform). C'est ce que le journalisme libre nécessite aujourd'hui.
Stopper l'hémorragie, d’abord, en permettant aux journalistes de continuer d’effectuer leur travail. Premier besoin, la sécurité. La violence physique, que l’on avait vu reculer dans les années 2010, a repris de plus belle, à la faveur des crimes des forces israéliennes à Gaza et des pratiques de l’armée de la Fédération de Russie en Ukraine. Parfois, ce sont les journalistes qui sont tués et, parfois, c’est le journalisme qui se meurt, du fait du harcèlement judiciaire et de la pression économique.
Au cours des trois dernières années, RSF a monté une équipe de réponse aux urgences pour venir en aide concrètement aux journalistes menacés. L’organisation a aussi mis en place des structures d'intervention agiles, comme le JX Fund pour les journalistes en exil, permettant le déblocage de fonds d'urgence débloqués en quelques semaines pour venir au secours des médias russes en exil.
Enfin, RSF en appelle à des politiques pénales qui permettent de mettre un terme à l’impunité des crimes commis contre les journalistes, en utilisant les mécanismes nationaux, parfois plus efficaces que les mécanismes prévus par le droit international, et en ayant recours à des sanctions individuelles contre les responsables. Cette détermination à contrer les prédateurs du journalisme trouve son inspiration dans la résilience admirable des journalistes menacés partout à travers le monde.
Protéger les journalistes ne suffit pas à la survie de la vérité. Car la crise du journalisme est aussi une crise de confiance, et derrière elle, une crise économique profonde. Dans un espace numérique où la propagande s'habille des codes du journalisme et où les algorithmes récompensent l'émotion plutôt que la précision, le journalisme de qualité est structurellement défavorisé, faisant face à une concurrence déloyale d’autres formes de contenus qui ne s’astreignent pas à la même exigence.
La Journalism Trust Initiative (JTI) que nous avons mise en place répond à ce problème par un outil simple dans son principe : une norme internationale de qualité journalistique évaluant tout le processus de production journalistique. Plus de 2 400 médias dans 127 pays ont adopté cette démarche. Cependant, il faut que cette certification ait demain des conséquences réelles : que les annonceurs la valorisent dans l’allocation des ressources publicitaires, que les plateformes l’intègrent dans leurs algorithmes comme facteur d'intégrité. L'algorithme de réputation de Google ne peut pas être le seul juge de ce qui mérite d'être lu et il est grand temps que des garanties démocratiques s’imposent dans l'espace digital.
La Finlande nous montre ce que cela produit lorsqu’on s’y attelle concrètement à l’échelle nationale. 67 % de ses citoyens font confiance aux médias, contre 29 % en France. Cet écart vertigineux est le résultat d'un choix politique mêlant une éducation aux médias intégrée à tous les programmes scolaires, du primaire au secondaire, dans toutes les matières, avec l'ensemble de la société; et des politiques publiques qui permettent de soutenir un journalisme de qualité, renforcé encore par une forte autorégulation. Ce cercle vertueux — médias certifiés, soutenus par les annonceurs, mis en avant par les plateformes, retrouvant la confiance des citoyens — est à construire, maillon par maillon.

Le journalisme ne saurait se concevoir sans son public, la production d’information sans sa fonction sociale. La presse, autant qu’une industrie ou une technologie, remplit une mission d’intérêt général : collecter et diffuser l’information, pour forger le jugement des citoyens. Les faits avant tout, le commentaire et l’opinion ensuite, telle est la promesse originelle du journalisme, consubstantielle du développement du suffrage universel et de la démocratie moderne.
La liberté de la presse, trop souvent perçue comme un privilège des journalistes, n’est pas la liberté d’expression des journalistes, ou pire, de leurs propriétaires. Elle est une capacité d’action pour servir le droit à l’information des citoyens. Cette notion, que RSF défend, a trouvé une inscription dans le droit positif européen, à travers le règlement européen sur la liberté des médias, texte pionnier.
Le droit à l’information appréhende la liberté de la presse par un autre angle, celui de la demande citoyenne. Il permet de reposer une vision forte de ce qu’est le journalisme, de ce qu’il peut pour les sociétés et les individus. Il apparaît aujourd’hui comme une boussole pour la réforme du journalisme et comme une condition au soutien de la communauté citoyenne à une presse en proie au désamour du public.
Ainsi, nous ne manquons pas de modèles, nous ne sommes pas à court de solutions. Il s’agit de trouver la volonté politique pour agir afin de conserver la centralité du journalisme dans le débat public. Il n’est rien d’inéluctable à la dégradation de l'espace informationnel, seulement des choix que les gouvernements, les plateformes, les annonceurs, les citoyens peuvent faire autrement.
Et pour cela, il faut regarder en face la réalité et sortir des mantras. La démocratie ne meurt pas dans l’obscurité, elle est parfois mise à mal sous nos yeux; rien n’arrête l’information et la vérité s’impose d’elle-même, alors que les régimes répressifs contrôlent leurs espaces informationnels et font triompher la propagande. Ne nous payons pas de mots, remettons en cause nos certitudes et retroussons nos manches. Le classement de RSF est loin d’être un palmarès, c’est un état des lieux qui invite au changement.