On reproche souvent aux vaches terrestres leur contribution aux émissions de gaz à effet de serre. Mais leurs lointaines cousines des mers pourraient bien redorer le blason de la famille. Les dugongs, surnommés «vaches marines », aideraient les océans à stocker davantage de carbone et pourraient devenir des alliés inattendus dans la lutte contre le réchauffement climatique.
C'est la conclusion d'une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique Frontiers in Marine Science et soutenue par l'IFAW et la Global Rewilding Alliance, et intitulée « Intégrer la mégafaune aux stratégies de carbone bleu : les dugongs pourraient renforcer le stockage du carbone par les herbiers marins ». Les chercheurs y montrent que la présence de dugongs dans les herbiers marins pourrait plus que doubler la capacité de ces écosystèmes à capturer et stocker le dioxyde de carbone (CO₂).
Des jardiniers sous-marins au service du climat
Le dugong est un mammifère marin herbivore vivant dans les eaux chaudes de l'océan Indien et du Pacifique. Cousin du lamantin, il passe une grande partie de sa vie à brouter les herbiers marins qui tapissent les fonds côtiers.
Loin de dégrader ces prairies sous-marines, son activité semble au contraire les renforcer. En se nourrissant, les dugongs stimulent le renouvellement des plantes, favorisent la circulation des nutriments eti nfluencent les sédiments où le carbone est stocké pendant de longues périodes.

"Les écosystèmes d'herbiers marins sont déjà reconnus comme d'importants habitats de carbone bleu, mais nos recherches montrent que les animaux qui vivent dans ces systèmes peuvent considérablement renforcer leurs bénéfices climatiques », explique le professeur Oswald Schmitz, principal auteur de l'étude.
Pour parvenir à ces conclusions, les scientifiques se sont intéressés aux herbiers marins de Bahreïn, qui accueillent l'une des plus importantes populations de dugongs au monde en dehors de l'Australie.
Les herbiers marins figurent déjà parmi les puits de carbone naturels les plus performants de la planète. Bien que couvrant une surface relativement limitée, ils sont capables de stocker le carbone plus rapidement que de nombreux écosystèmes terrestres, notamment grâce aux sédiments riches en matière organique présents sous leurs racines.
L’étude révèle que ces écosystèmes pourraient capter jusqu'à546 000 tonnes de CO₂ par an lorsque les populations de dugongs sont en bonne santé. A titre de comparaison, 27 millions d'arbres environ seraient nécessaires pour absorber cette quantité de CO₂ sur une année (un arbre mature absorbant en moyenne ~20 kg de CO₂ par an).
Cette découverte intervient alors que les dugongs sont eux-mêmes menacés. Classés comme « vulnérables » sur la Liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), ils subissent les conséquences de la destruction des habitats côtiers, des collisions avec les bateaux, de certaines pratiques de pêche et de la dégradation des herbiers marins.
Or, selon les chercheurs, le déclin de ces populations pourrait réduire la capacité naturelle des océans à stocker le carbone. Protéger les dugongs ne relève donc pas seulement de la conservation de la biodiversité. Il s'agit également d'une stratégie susceptible de renforcer la résilience climatique des écosystèmes côtiers.
"Lorsque nous protégeons des espèces comme les dugongs, nous protégeons également des systèmes naturels qui stockent le carbone, soutiennent la biodiversité et renforcent la résilience des communautés côtières », souligne Matt Collis, directeur des politiques de l'IFAW.
*La Global Rewilding Alliance est une coalition internationale d'organisations engagées dans le réensauvagement (rewilding),une approche de conservation qui vise à restaurer les écosystèmes en laissant davantage de place aux processus naturels et aux espèces sauvages